21/07/2017

*S'écrire*




Je n'ai pas le temps d'écrire ce soir. Je n'ai pas le temps d'écrire que j'ai pris un train. Je n'ai pas le temps d'écrire que j'ai pris un train avec toutes ses lettres dans mon sac. Toutes les lettres reçues d'elle depuis juin 2014. Je n'ai pas le temps de l'écrire. J'ai pris toutes ses lettres dans mon sac, puis le train. J'ai pris toutes ses lettres pour la rejoindre.
Le train s'est arrêté souvent avant la mer, j'ai eu le temps de relire quelques lettres. Et d'y répondre encore. J'ai eu envie de poursuivre. On s'est beaucoup écrit déjà avec Julie.
Je n'ai pas le temps d'écrire ce soir que j'ai pris un train avec un sac plein de lettres pour retrouver Julie dans son jardin.
La belle échappée. L'évidente parenthèse.
Qu'allons-nous faire de toutes ces lettres échangées ?

Il a beaucoup plu le premier matin. Des trois fenêtres de l'atelier de Julie, je regardais tout ce vert se balancer dans le vent et les gouttes. Nous avons trié les lettres, nous avons fait des tas. 2014. 2015. 2016. 2017.
Je n'ai pas le temps d'écrire ce soir comment nous avons ri comment nous avons été émues.

Et quand le soleil nous a surprises à l'heure du café, l'herbe avait déjà séché. J'ai fait tourner ma jupe pieds nus sur la pelouse, le chat en était tout intrigué et puis.
Si on allait avec nos lettres au bord de la mer ?
Ho la belle idée.

Julie pioche dans mes lettres. Elle en sort une elle la déplie. Elle la lit à voix haute assise sur les galets. La marée est haute. Les vagues s'écrasent. Il faut faire porter sa voix. Ensuite c'est moi qui pioche dans ses lettres.
Ses lettres sont à moi. Ses lettres sont dans mon sac.
Mes lettres sont à elle. Mes lettres sont dans ses bras.
Je lis ses lettres à voix haute. Ma voix se substitue à la sienne. Ses mots se font mien. Ou pas.
Elle lit mes lettres à voix haute. Sa voix se substitue à la mienne. Mes mots se font sien. Ou pas.
Et nous piochons. Et nous rions.
Et nous lisons dans le vacarme des vagues et du vent, dans le silence du sous-bois, dans le clapotis du ruisseau, au beau milieu d'un champ.

C'est presque théâtrale.
C'est presque cinématographique.
C'est presque littéraire.
C'est presque photographique.
Et c'est soudain tout ça.

Cette échappée dans nos lettres nous conduit à notre oeuvre.

Je n'ai pas le temps d'écrire ce soir que Julie m'a accueillie dans sa maison. Je n'ai pas le temps d'écrire son sourire quand je lui ai dit, tu sais, j'ai toutes tes lettres dans mon sac.

Je n'ai pas le temps d'écrire car c'est l'été, je m'en vais découvrir d'autres paysages.
A la rentrée, il faudra parler des projets qui naissent des petits petits papiers pliés en quatre.

*

Et comme c'est l'été, les expéditions de vos commandes sont suspendues jusqu'au 8 août ! 



10/07/2017

*Désordonner*




J'ai coupé des fleurs fraîches et blanches au laurier, j'en ai rempli quelques vases. Une certaine façon de s'apaiser, j'ai écrit. J'étais aussi tourmentée que l'orage.

J'ai entendu mes paroles se déverser aussi subitement que l'averse puis s'interrompre dans l'épais brouillard qui s'est élevé au-dessus de l'asphalte.

Je me suis exercée à l'abandon, on m'y avait invitée. Cela m'avait fait l'effet d'une claque.
J'en ai gardé longtemps un léger balancement. Une danse forcée.

"Les années ont passé
Je ne sais plus dans quel ordre
Je n'ai pas trop parlé
Il y avait tant un dire
Les années ont passé
Je n'ai pas trop parlé
Je n'avais pas le goût
Je parle en fou"*

Et moi je pense en désordre et je ramasse chaque soir les pétales tombés sur le bois et je n'écris plus les jours je les vis d'abord, je respire le parfum des tilleuls et celui de la pluie dans les feuillages, j'enfile des jupes pour les faire tourner depuis que je tiens debout, je m'allonge dans des baignoires tout habillée et les fleurs de ma robe s'épanouissent dans l'eau et me recouvrent, si tu avais vu le rouge, je regarde mes garçons avec l'amour nécessaire aux papillons et je recueille les reproches autant que mes maladresses, je me suis tellement tue que cela me tourne la tête.


Je parle en fou, Bertrand Belin. 
A écouter surtout. (Pas besoin des images.)